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Petite histoire de la fève et de la fabophilie
06-01-2010
Qui dit galette, dit fève ! Aussi vitale que la frangipane, la fève est un ingrédient à part entière de la galette. Née en 1870 environ, la fève est fêtée chaque année le premier weekend de janvier lors du salon mondial des collectionneurs de fèves des rois – appelés aussi fabophiles ou favophiles.
L’usage de la fève, le légume, remonte probablement à la nuit des temps. Cette légumineuse à la forme d’embryon a fasciné les Égyptiens comme les Grecs, qui voyaient en elle un intercesseur entre le monde des vivants et celui des morts. Pour cette même raison, certaines sectes philosophiques antiques en interdisaient la consommation…
Ronde et dorée comme une offrande au dieu païen du soleil, la galette relève elle aussi d’une coutume ancestrale que l’Église va s’employer à récupérer progressivement dans son giron. Avec le succès que l’on sait ! Galette, fève et épiphanie sont désormais unies comme les doigts de la main.
La fève moderne, elle, apparaît autour de 1874 en Allemagne… À cette époque, la Saxe et la Thuringe tiennent le haut du pavé en matière de porcelaine et de biscuit. Exit le haricot ! Chez les collectionneurs, que l’on appelle des fabophiles, les fèves de la première époque sont très recherchées. En effet, certaines petites figurines, extrêmement travaillées, aux jolies couleurs à la fraîcheur intacte, appartiennent presque au monde des Arts décoratifs.
Très rapidement, la fève s’émancipe des représentations religieuses pour devenir un véritable baromètre du temps présent. Dans un monde sans télévision, où la lecture des journaux est réservée à une élite, la fève raconte l’actualité. De la guerre russo-nipponne de 1905 aux débuts de l’aviation, en passant par la guerre des Boers, tout est représenté. En 1903, une fève en forme de marguerite symbolise la naissance de la société Gaumont, dont c’est le logo (en hommage à la mère de Léon Gaumont, prénommée Marguerite). Une fève représentant un cocher enterre le fiacre à l’heure de l’ouverture du métro parisien !
Après la Première Guerre mondiale, les faïenciers français reprennent le flambeau. Les pièces signées par Limoge Castel et Ranque-Ducongé, des sociétés qui ont détenu pendant longtemps 90 % du marché, comptent aujourd’hui parmi les plus prisées.
Même si les premières fèves en plastique datent des années 1950, c’est dans les années 1980 que l’on assiste à un véritable boom de ce matériau, aujourd’hui complètement abandonné. C’est aussi à partir des années 1980 que la fabrication s’est diversifiée, mondialisée et surtout délocalisée. Aujourd'hui, 80 % des fèves sont fabriquées en Asie, pour une question de coût évidemment, même si certains modèles sont encore conçus en France. Le marché est donc détenu par les gros distributeurs (comme les sociétés Alcara et Argydal) qui écoulent quelque 80 millions de pièces par an. Sous licence accordée par les grands groupes d’entertainment, les modèles représentent le plus souvent des figures des dessins animés de Walt Disney ou encore des grands succès cinématographiques de l’année – la série de fèves inspirée de Bienvenue chez lesCh’tis de Danny Boon a été par exemple un succès. Par contre, vous ne verrez jamais de fèves Tintin dans votre galette : les ayant-droits d’Hergé refusent d’associer le jeune reporter belge au monde de l’alimentation.
Heureusement, quelques petits faïenciers français résistent encore à l’uniformisation. Ils travaillent et cuisent leur sujet à l’ancienne et proposent des collections de fèves personnalisées sur mesure, notamment pour les grands pâtissiers-chocolatiers parisiens. Seul un Pierre Hermé dessine lui-même ses fèves.
À la tête de d’une faïencerie familiale installée (cela ne s’invente pas) faubourg de Béthléem à Clamecy (Nièvre), Alexandre Colas appartient au petit club des fabricants de fèves 100 % françaises. Ses créations restent fidèles à l’esthétique traditionnelle du genre. À ses yeux, cette figurine qui plaît tant aux enfants ne doit pas être « la réduction d’un grand modèle, impressionnant de détails, conçu sur ordinateur par un graphiste ». Au contraire, une fève doit cultiver une « certaine simplicité, une naïveté, un côté souvenir d’enfance ». En bon artisan, il est soucieux de la « traçabilité de son produit », à l’image du bon boulanger-pâtissier qui cherche le meilleur beurre pour sa galette. Très inspirés du terroir français, ses collections, notamment celle consacrée aux vieux métiers, bénéficient des faveurs des collectionneurs…
Même si Cyrinne, une jeune collectionneuse de fèves, verrait plutôt comme best-seller 2010 la famille Simpson, qui fête cette année ses vingt ans. Cyrinne est donc une fabophile (du latin fabo, fève). Elle a contractée cette « maladie » dès l’âge de 4 ans, par jalousie à l’égard de son frère qui raflait toujours les plus beaux timbres. Il lui est arrivé d’engloutir six mois de baby-sitting dans une seule fève. Certaines s’échangent à plus de 250 euros – les plus recherchées étant bien sûr les plus vieilles (celles de la période 1870-1940).
